#231


La cigarette était le clou de son cercueil.

Commentaires

  1. Le papa de Roger Oxöh ?

    Biche

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  2. Bonsoir,
    Vu aujourd'hui cette fresque à Chamonix :
    https://antipodesleblog.files.wordpress.com/2014/09/streetartchamonix2.jpg

    https://antipodesleblog.wordpress.com/2014/09/22/street-art-chamonix/

    Un peu plus loin, sur un mur blanc était écrit en noir :
    "L'air pur ? Par ici !..."

    Juste avant cette fresque, j'ai vu dans une impasse d'autres dessins qui se recouvraient ; donc on ne voyait plus grand chose et impossible de prendre de la distance pour une vue d'ensemble.

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  3. C'était Biche évidemment ! (j'ai d'ailleurs fait des photos de la fresque)

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  4. merci Biche, pour le lien Wordpress, du grand art! j'aime beaucoup.

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  5. tu as perdu ton père Roger ?
    je t'embrasse et toute mon amitié lointaine mais sincère !

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  6. C'est toi qui a réalisé ce montage?

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  7. @Mo: je ne maitrise pas encore bien certains outils de Gimp ou DarkTable mais c'est assez marrant ce que l'on peut faire avec le lasso magique entre autre.
    @Juliette: ça fait longtemps mais j'ai retrouvé cette vieille photo jaunie, ça fait resortir les souvenirs.

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  8. En cette période de Toussaint, j'ai bien l'impression qu'il va falloir que je parle d'un livre de Noëlle Châtelet : "Madame George", dans lequel un médecin psychanalyste apprend à faire face à ses peurs lorsque plusieurs de ses patientes se mettent à lui parler de leurs morts...

    Mais auparavant je raconte une histoire qui m'est arrivée il y a environ 5 ans à Paris lors d'un dîner dans une célèbre brasserie parisienne : CHARTIER.

    http://0.tqn.com/d/goparis/1/S/k/J/-/-/4536029420_1745cc836d_o.jpg

    C'est une brasserie bon marché avec nappes en papier sur lesquelles les serveurs notent les commandes et calculent le prix en fin de repas. Unique en son genre ! Il ne faut pas trop s'y attarder sinon on vous pousse un peu dehors car il y a foule qui attend jusque dans la rue. Donc arriver tôt (vers 19 H) pour ne pas attendre. Dans cette brasserie, si vous n'arrivez qu'à 2 personnes, on vous place à une table pour 4 personnes avec des inconnus ! Donc nous nous sommes retrouvés avec 2 parfaits inconnus ! Un monsieur retraité ancien serveur dans un grand restaurant parisien ; il avait connu Serge Gainsbourg nous a-t-il dit. Et une femme d'environ 55 ans en congrès à Paris, bac + 10 minimum, scientifique rationnelle ++++++ qui nous a expliqué qu'elle se trouvait dans cette brasserie car son hôtel était proche. Et surtout qu'elle avait choisi cet hôtel pour une raison très particulière. En effet, c'est dans celui ci et dans la chambre qu'elle avait réservé, que George Sand et Frédéric Chopin se rencontraient d'après elle !...
    Elle nous a expliqué qu'elle était raide-dingue de F. Chopin, son idole et qu'elle irait le voir au cimetière du père Lachaise le lendemain. A un moment elle m'a demandé si je croyais aux esprits et si je pensais qu'elle pourrait contacter l'esprit de Chopin !
    Et là moi : heu....... faut regarder les signes mais il n'y en avait pas....
    Et puis je ne pense pas que ce soit une bonne idée de déranger les morts célèbres qui doivent bien avoir autre chose à faire !
    Un bon moment à cette table finalement !

    On peut lire ici le 1er chapitre du livre "Madame Georges" :

    http://www.seuil.com/ouvrage/madame-george-noelle-chatelet/9782021035681?reader=1#page/18/mode/2up

    A suivre
    Biche

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  9. Au hammam, Jean-Marc le psychanaliste fait part de ses peurs à son ami Christian, psy lui aussi :

    On ne s’est jamais mieux parlé, mieux compris, nous deux, qu’après avoir ruisselé corps et âme-à croire que l’âme aussi transpire, s’épanche-allongés sur les matelas de repos, à siroter du thé à la menthe accompagné de pâtisseries au miel qui s’effritent dans les poils blanchis de mon ventre.
    Au troisième gâteau, j’ai parlé de ma «peur».
    Avec le plus de légèreté possible, mais sans biaiser. Assez longuement. Je ne voulais pas théoriser sur l’occultisme ou ses avatars. Non, rien de cela. Simplement livrer à mon ami ma perplexité devant la répugnance que les deux récits rapprochés de Patricia Beaune et de Sandrine avaient provoquée en moi. Ma peur de l’intrusion...
    «Tu comprends ! Ca devient une persécution ! Même Sandrine (son ex femme) s’y met maintenant !»
    Christian m’écoute, les yeux fermés.
    La tête ceinte d’un turban de serviette éponge et emmailloté dans un peignoir blanc, il a un peu l’air d’une momie, une sorte de pythie antique qui va délivrer son message-du moins je l’espère-au pauvre mortel que je suis :
    «Attention à ce que tu vas dire !»
    Mais Christian ne dit pas un mot.
    Je le connais. Il me connaît. Il sait que son absence de réponse doit me suffire.
    «OK ! J’ai compris !...»

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  10. Ce matin j'offre le café :)

    Changements progressifs dans la pratique professionnelle de Jean-Marc le psy :

    Subrepticement. Cela vient. Par d’infimes changements dans mon attention. Aussi bien avec mes patients de longue date qu’avec de plus récents, j’écoute autrement.
    Il m’arrive de poser des questions qui autrefois -autrefois ?- ne m’auraient pas effleuré.
    Je laisse certains de mes patients divaguer plus librement avec leurs morts sans les contraindre, sans les conduire forcément vers des interprétations ou des associations analytiques.
    Il m’arrive même de les interroger sur la manière, par exemple, dont ils se les représentent, ces morts, mentalement, dans leur vie de tous les jours, dans la quotidienneté. Je ne l’aurais jamais fait avant. Avant ?
    Quand Mme Mansour, par exemple, si intrinsèquement sage, mais profondément troublée par un veuvage inattendu et violent, quand Mme Mansour, donc, me raconte les conversations qu’elle poursuit avec son défunt mari, grâce à une phrase au détour d’un livre ou une musique entendue à la radio, à un moment précis, qui, elle en est sûre, lui sont adressées par lui, à elle seule, je ne l’écoute plus de cette manière distraite dont j’accueillais, il y a peu ce genre de propos.

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  11. Je tente d’en savoir davantage sur le lien concret et énigmatique qu’elle garde avec son compagnon, au delà de la mort.
    «Oui, nous nous parlons ! insiste-t-elle, pour moi, il est toujours là !» Mme Mansour se permet dans un récit circonstancié, et irréfutable selon elle, de tous les «signes"-c’est ainsi qu’elle nomme ses certitudes-qui indiquent que son homme et elle sont bien reliés par «un quelque chose» qui rend vraisemblables leurs conversations, sans pour autant, insiste-t-elle, tomber dans la superstition, ou une quelconque croyance d’ordre religieux !
    «Il s’exprime à sa façon, comprenez-vous, docteur. Avec ce qu’il peut !» Mme Mansour parle, elle aussi, d’une «présence».
    .........
    .........
    .... une présence cadeau. Une mort transfigurée devenue vie, précise-t-elle, l’espace d’un éclair, d’un instant. Un instant fulgurant.
    Mme Mansour m’explique que ces signes-là sont comme une petite clarté, un rai lumineux qui pénètre, sans prévenir, d’un trait d’or, le front ombrageux d’un chagrin. Une heureuse éraflure sur le deuil et la solitude...
    «Et vous y croyez, bien sûr ! dis-je. Vous croyez à... ces bonjours, si je puis dire, de l’au-delà ?»
    Mme Mansour me regarde d’une manière presque maternante, compassionnelle, comme si elle me plaignait...
    Je reprends : «Vous n’êtes pas sans savoir que c’est vous qui les interprétez ainsi, ces signes... Vous seule ! Une tendance qui vous est naturelle et que vous aviez déjà bien avant la mort de votre époux, souvenez-vous !
    - Et alors ? Où est le mal si ces signes m’apaisent ? Et puis, cher docteur, voyez-vous un autre moyen de faire que les morts ne soient pas tout à fait morts ?» Et Mme Mansour de sourire, à moi, à elle-même, à son mari, aux forces invisibles de l’amour...

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  12. Quelques jours plus tard :

    Elle m’attend. Au petit salon. Mme Mansour m’attend et je suis friand. Friand de ce qu’elle va me dire.
    Chaque patient apporte avec lui sa part d’ombre et de lumière, comme un halo qui le suit ou le précède, et flotte autour de nous, tout le temps de l’entretien, même parfois après.
    Il m’arrive d’ouvrir grand la fenêtre du cabinet, entre mes rendez-vous, pour rendre l’air à l’air, le désencombrer, le délivrer de la densité des mots.

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  13. Mme Mansour a toujours la même attitude lorsque je la retrouve au petit salon : sa longue natte plus blanche que blonde, posée sagement sur sa poitrine, de plus en plus menue, recroquevillée de tristesse, les mains croisées d’impuissance sur ses genoux comme pour une prière muette, le regard posé au hasard sur l’encadrement de la fenêtre ou sur la plante verte, vide de toute expression, perdu dans la clarté grise du matin. Elle est comme abandonnée au chagrin. Le chagrin d’une femme de soixante-quinze ans, soudain sans son homme. Sans lui.
    De lui, elle vient me parler le vendredi matin. Plus exactement de sa présence d’absent. Et c’est de cela que je suis devenu friand. Oui.
    Mme Mansour ne vient pas jusqu’à moi pour retrouver l’envie de continuer. Elle sait qu’elle continuera, même sans envie, même amputée d’une part la plus importante. Elle est là pour partager avec moi quelque chose qu’elle découvre de la vie, de la mort.
    Elle a vite compris pour la gourmandise-les effluves qui émanent de la cuisine, où mijote toujours une viande ou un poisson, ne lui ont pas échappé. Finement, elle a fait le lien. Elle a perçu mon avidité à l’entendre. Elle en profite. Moi aussi. Moi aussi j’en profite. J’apprends.

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  14. «Comme je vous l’ai dit l’autre jour, docteur, mon mari s’est mis à me rejoindre la nuit. J’ai toujours veillé, aussi bien, à lui laisser toute sa place à la droite de notre lit. Jamais je n’aurais osé l’occuper. Jamais je n’ai débordé de la mienne. J’ai besoin de si peu, il est vrai... Le moment où il me retrouve est très doux, si réconfortant...
    - Vous attendez sa... (je cherche le mot)... sa visite ?
    - Oui et non... Il n’est pas là toutes les nuits. Mais sa venue me réveille. Je sais quand il arrive.
    - Je vous écoute...
    - Difficile à dire... Généralement, c’est le changement de température qui m’alerte. Il fait soudain plus chaud, ou plus froid, au-dessus de ma tête. Comme une vibration de l’air, si précise parfois que j’ai l’impression d’une caresse sur mes cheveux... Il aimait tant mes cheveux... Il n’a jamais voulu que je les coupe, voyez-vous...»
    Je regarde la longue natte épaisse et neigeuse. Je me dis que moi non plus, je n’aimerais pas qu’elle les coupe, ses cheveux. Une natte si délicieusement juvénile, malgré son âge...
    «Ensuite, le matelas se creuse mais de façon tellement légère, imperceptible que...
    - Que ?
    - Que je doute... Et pourtant, le poids sur le lit existe bien... Pas comme avant... Avant sa mort. Bien sûr c’est...
    - Un poids sans poids, en quelque sorte...
    - Oui. C’est cela, docteur. Exactement. Et la sensation d’une forme, aussi, si je tourne la tête de son côté, dans le noir... Difficile d’expliquer...
    Les mots me viennent tout seuls, comme si je les avais déjà entendus. Les ai-je entendus ?...
    «Vous voulez dire une forme sans forme, invisible et pourtant circonscrite et sur vous, non pas un regard, mais un regard devenu pensée... Abstrait... L’idée d’un regard, c’est cela, madame Mansour ?
    - Oui. Tout à fait. On ne pourrait dire mieux... Mais comment... Comment le savez-vous ?
    - ...
    - Il n’y a que vous à qui je puisse raconter des choses pareilles, docteur... sans être prise pour une...
    - Une folle ! Certainement pas, chère madame !... Cette «présence» de votre mari sur votre lit demeure toujours bienveillante, n’est-ce pas ?
    Bien sûr ! Si elle ne l’était pas, je crois que j’aurais peur. Et, voyez-vous, je n’ai pas peur. Pas peur le moins du monde ! Au contraire. C’est un tel bonheur de pouvoir se retrouver ainsi ! C’est bien la preuve qu’il pense à moi, comme je pense à lui ! Au fond il n’existe pas de coupure décisive entre les morts et les vivants... Il y a des passages, j’en suis persuadée... Comme vous, cher docteur...
    - Comme moi ?
    - Vous trouvez si bien les mots... On dirait que vous avez vécu avec les fantômes toute votre vie !»
    Je regarde Mme Mansour : non, elle ne se moque nullement. Sourire tranquille et lumineux aux forces invisibles de l’amour, auxquelles cette fois elle m’associe, fraternellement. Mme Mansour a pris ma main. Je me laisse emmener...
    «Vous ne trouvez pas qu’il y a une drôle d’odeur, docteur ?»
    - Pardon ?
    - Une odeur de brûlé !»
    Je sursaute. Me lève précipitamment.
    A la cuisine, je sauve ma daube de justesse.

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    Lui avouerai-je, à l’ami Christian, que j’ai du mal ces temps-ci à me concentrer sur mes patients, plus particulièrement sur leurs fantasmes...
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    Lui dirai-je que ma propre science m’ennuie, que j’ai peine à les écouter au point de les confondre, pour la première fois de ma vie, sans que personne-ni eux, les patients, ni moi-ne s’en formalise ? En fait, seul le fantôme de Mme Mansour, si fondamentalement vivant et gentil, me met vraiment en joie...
    «Il faut que je vous raconte, docteur, mon mari m’a fait, hier soir, une bien jolie surprise !
    - Vraiment madame ! Je vous écoute...
    - Oh ! Je m’y attendais un peu depuis quelque temps ! A cause des signes, des signes annonciateurs...
    - Ah !

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  16. - Vous allez rire docteur !... Comme je vous l’ai dit déjà, avec mon époux, nous avions tant de rituels, de charmantes complicités ! Comme celle-ci par exemple : chaque soir, lorsque j’allais me coucher, toujours un peu avant lui, eh bien, à chaque fois, invariablement, voyez-vous, je faisais tomber, sur le parquet de la chambre, le bouchon en verre de mon flacon d’eau de verveine... Alors, quels que soient l’heure et l’endroit où il se trouvait dans la maison, mon mari me criait, invariablement : «Merci ma chérie !...», comme si ce geste maladroit, attendu, lui était destiné et qu’il le saluait... Et voyez-vous, docteur, jamais le bouchon de mon flacon ne s’est brisé ! Jamais !...»
    Mme Mansour, assise en face de moi, poursuit pour notre gourmandise :
    «Ces trois mots, cette petite phrase talisman, ce «merci ma chérie», moi aussi je les entendais en ramassant le bouchon qui avait roulé sur le parquet ou sous le lit. Il ne pouvait pas qu’ils ne soient pas prononcés.»
    Mme Mansour vérifie que je l’écoute toujours bien. Je l’écoute, avec la plus grande attention :
    «Le soir de son... départ, le bouchon est tombé, comme il se doit, mais les trois mots, je ne les ai pas entendus... Personne pour me les dire... Et c’est là, à ce moment là que j’ai compris qu’il était vraiment mort, à cause du silence quand j’ai ramassé le bouchon... Alors je les ai dits à sa place... J’ai dit tout haut : «Merci ma chérie» mais ce n’était pas la même chose... Ce n’était pas sa voix, bien sûr...»
    Mme Mansour sort de son sac un petit mouchoir bordé de dentelle tout parfumé... Je me rends compte que si Mme Mansour me rappelle un peu ma mère, c’est aussi-d’abord ?-à cause de l’eau de verveine, bien sûr...
    Laisser la senteur faire son oeuvre... Remplir le bureau. Gagner ma mémoire qui s’abandonne...
    «Et bien docteur, hier soir, après six mois de silence, vous ne me croirez pas, je les ai entendus ! Comme avant ! Il est revenu pour me chuchoter les trois mots, assez fort pour que je reconnaisse sa voix et surtout sa manière, sa manière à lui de dire : «Merci ma chérie !»... C’est beau, vous ne trouvez pas, docteur ?»
    Mme Mansour, radieuse, remet son mouchoir dans son sac, le range précieusement comme si elle ne l’avait sorti que pour me convaincre. Partager avec moi cette évidence parfumée...
    La séance se termine. Je raccompagne la chère vieille dame. Sur le pas de la porte, contrairement à d’habitude, je me surprends, moi, à la remercier : «Merci Mme Mansour»
    J’ai dit cela avec le même ton, avec la même manière tranquille qu’Il aurait dit «merci ma chérie». La même musique tranquille de l’amour.

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  17. --------------------------------------------------------------------

    C’est la troisième fois ! Mme Mansour me fait faux bond pour la troisième fois ! Elle qui n’a jamais manqué, à la minute près, un seul de ses rendez-vous, a disparu de mon cabinet. Et cette absence n’est pas sans m’inquiéter, au point que, contrairement à la règle que je me suis fixée de ne jamais intervenir dans le désir de mes patients de me consulter ou non, je lui téléphone.
    «J’étais sûre que vous l’auriez deviné, docteur...
    - Deviné ?
    - Oui. Qu’il s’était brisé !...
    - ...
    - Le bouchon ! Le bouchon de mon flacon d’eau de verveine ! Il s’est brisé en roulant sous le lit... Oh ! Je m’y attendais depuis un certain temps ! A cause de certains signes, des signes annonciateurs...»
    L’effort me paraît surhumain : vite ! vite ! Retraverser le temps ! Les milliers de mots entendus dans ce bureau, depuis la dernière visite de Mme Mansour ! La revoir, elle et son petit mouchoir de dentelle parfumé, me dire : «il est revenu pour me chuchoter les trois mots... «Merci ma chérie»...
    C’est beau, vous ne trouvez pas, docteur ?» Tout me revient ! Merci, ma mémoire, ô outil précieux, fidèle !...
    «Alors... C’est fini, docteur, vous comprenez. Ce n’est plus la peine... Plus la peine de l’attendre...», conclut la vieille dame d’une voix douce, étonnamment sereine.
    Une soudaine angoisse me saisit. La gorge prise d’une sorte d’enrouement que je ne contrôle pas, je lui propose :
    «Venez donc en parler avec moi, chère madame, voulez-vous ?
    - C’est très gentil à vous docteur... Mais non !... Vraiment !... Ne vous donnez pas cette peine... J’allais d’ailleurs vous appeler pour vous le dire...»
    A force d’insistance, Mme Mansour accepte un rendez-vous pour la semaine prochaine : même jour, même heure.
    C’est moi qui ne suis plus le même.

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  18. ------------------------------------------
    Vendredi. Onze heures.
    Elle est plus menue que jamais, les mains toujours croisées sur ses genoux, les yeux toujours perdus dans la plante verte, mais ce n’est plus elle. Ce n’est plus Mme Mansour. Il lui manque l’essentiel dans la clarté grise du matin : la longue natte, plus blanche que blonde, n’est plus là. Elle l’a coupée !
    Avec son chandail de laine noire boutonné jusqu’à la lisière du cou si fragile, si frêle, soudain, elle me fait penser à ces condamnés qui attendent sans frémir la hache du bourreau. Mme Mansour me sourit, comme si elle voulait me réconforter. Me précède dans le bureau d’un air enjoué.
    Nous demeurons un instant sans parler. A écouter le bruit lointain d’un marteau-piqueur. C’est elle qui rompt le silence :
    «Je voudrais d’abord vous remercier, docteur»
    - ...
    - Pour votre aide. Votre écoute. Vous m’avez été tellement précieux pendant tout ce temps où... où il a été là. Enfin, «là»... Vous voyez ce que je veux dire, docteur. Je parle de toutes ses «visites»... Vous étiez la seule personne avec qui je pouvais partager ce, cette...
    - Cette évidence ?
    - Oui... c’est cela. Cette évidence. Vous trouvez toujours le mot exact...
    - Madame Mansour... Je sais combien vous êtes attachée aux signes, mais voyez-vous, tout est aussi dans l’interprétation qu’on en donne...»
    Rien n’y fera. Ni mes arguments, ni mes objections. On ne persuade pas quelqu’un qui ne croit plus aux fantômes que les fantômes existent !...
    Plus d’une fois, dans mes efforts pour convaincre Mme Mansour que son mari reviendrait peut-être, malgré le bouchon du flacon de verveine brisé, je me suis vu prononcer des phrases inconcevables qui auraient scandalisé quelques mois plus tôt le matérialiste pur et dur que j’étais- que j’étais ?
    Ma patiente, pleine de patience, plus raisonnable que moi et surtout plus placide, m’oppose un calme et une certitude sans faille. Le monde à l’envers !
    «Soyez tranquille, docteur. Ne vous inquiétez pas ! Je vois les choses d’une manière très sereine. Je sais que, pour moi, c’est fini puisqu’Il est vraiment mort maintenant... Et je n’ai pas envie de parler avec vous d’un mort, vous comprenez docteur ? Ce que nous avions à nous dire, Lui et moi est terminé. Ici, sur cette terre du moins... Car nous nous retrouverons... Ailleurs... J’en suis sûre. Allons ! Docteur ! Ce n’est tout de même pas la mer à boire !» a-t-elle conclu. Et moi, j’ai entendu : «La mère à boire», tout à fait conscient, pour le coup, de projeter, en Mme Mansour, l’image de ma propre maman, avec la terreur soudaine de la perdre... La perdre une seconde fois...
    Vendredi. Midi. Mme Mansour vient de me quitter.
    Elle m’a fait, en partant, un dernier petit signe de la main léger et poétique. Un signe annonciateur.
    Et moi, derrière la porte, je pleure. Comme un enfant. Un orphelin.


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